« Pour une Algérie Républicaine Moderne et Sociale »
   
  PARTI pour la LAICITE et la DEMOCRATIE (P-L-D) ex MDSL
  Intervieuw de Moulay Chentouf!
 

Intervieuw de Moulay Chentouf acordée à monsieur Youcef  Benzatat, journaliste indépendant. Le site "lematin.dz", a repris intégralement cette intervieuw.

La soixante-seizième fête de l’Humanité, qui s’est tenu les 16, 17 et 18 septembre 2011, et qui s'est tenue au parc départemental de la Courneuve dans la banlieue nord de la région parisienne, a permis pour la première fois de son histoire, de réunir en nombre les forces progressistes arabes, qui sont venues débattre des révolutions en cours et d’échanger leurs expériences, en drainant leurs communautés émigrées respectives, venues, elles aussi débattre et s’informer de près des situations de leur pays. À cette occasion nous avons rencontré Moulay Driss Chentouf, coordinateur national du PLD (Parti pour la laïcité et la démocratie) qui nous a accordé un entretien sur la situation politique en Algérie.

Moulay Driss Chentouf : comment situez-vous les forces progressistes en Algérie, en tenant compte de ce qui les différencie des islamistes, que ça soit les modérés ou les radicaux, étant donné qu’ils s’inscrivent tous les deux dans un projet de société, qui fait prévaloir l’islam comme source de toute élaboration juridico-politique, les nationalistes, qui eux instrumentalisent l’Islam à des fins politiques et le reste des forces qui leur disputent leur hégémonie sur le champ politique ?

Je suis d’accord avec votre formulation du champ politique algérien. Oui, c’est comme ça qu’il faut voir les formations politiques algériennes. Il y a effectivement trois forces politiques : les islamistes, les "nationalo-conservateurs", qui sont représentés aujourd’hui par le RND, le FLN, et par tout ce qui gravite autour d’eux, c'est-à-dire les associations satellites du genre UGTA. Ces forces là, ne veulent pas d’une Algérie moderne, y compris les islamistes. Ils veulent uniquement être au pouvoir, parce que l’Algérie est un pays riche, et ils sont prêts à faire toutes les concessions possibles, rien que pour se maintenir au pouvoir. Si demain la mobilisation devient très forte et que les démocrates prennent de l’ampleur, ces forces-là peuvent vouloir changer de discours pour pouvoir revenir un peu plus tard.

Vous voulez dire qu’ils sont prêts à faire des concessions…

Pourquoi ils sont prêts à faire des concessions, parce qu’ils sentent leur fin. Selon tous les observateurs de la société algérienne, ils considèrent que l’extinction de la génération d’avant 1962, qui est au pouvoir aujourd’hui, ne dépassera pas objectivement et biologiquement la limite des années 2020. L’échéance de 2020 c’est dans neuf ans et donc c’est maintenant qu’il faut régler le problème. Si maintenant ils ne sont pas capables de régler le problème de la relève, ils seront obligés de réfléchir autrement, sinon c’est l’implosion totale en Algérie. Ce sera l’anarchie totale, et c’est à celui qui est le mieux organisé qui profitera de la situation, et pour l’instant ceux qui sont les mieux organisés, ce sont les islamistes. Le danger en fin de compte en Algérie c’est celui-là. C’est pour cela que l’espoir qui  est venu de la CNCD (Commission nationale pour le changement et la démocratie) il faut qu’il continue. Si en octobre 1988 la demande de changement a échoué dans les faits, c’est justement parce qu’il n’y avait pas de CNCD. Il y avait un seul parti qui bougeait, il n’y avait même pas le FFS. Le FFS, on le considère comme le plus vieux parti, mais dans les faits il n’existait pas, il existe aujourd’hui, mais il n’existait pas à cette époque-là. Avant octobre 1988 aucune réunion n’avait été tenue, tandis qu'aujourd’hui il y a quand même des réunions depuis janvier 2011, depuis la première marche initiée par le RCD que le PLD a soutenu, ensuite c’étaient les marches de la CNCD. À partir du 12 février, nous sommes autour d’une table et ça continue et l’on réfléchit ensemble. Nous demandons seulement que cette table soit le plus large possible. 

On peut dire que c’est la première coalition réelle au nom de l’opposition...

Auparavant, on discutait avec les partis, mais c’était insuffisant, aujourd’hui, ça a plus ou moins tenu, je dis bien aujourd’hui, ça a bien tenu, pourquoi ? parce qu’il y a eu toujours des réticences, des freins…

De quelle nature ?

De toute nature. La résistance la plus forte, c’est celle du pouvoir, qui fait en sorte de s’infiltrer, qui infiltre les partis, qui infiltre les associations, qui infiltre les individus, qui envoie du monde, que l’on pense qu’ils parlent de démocratie et qui en fin de compte ont un autre objectif .

Vous pensez donc que l’échec de la CNCD est dû principalement à la force d’infiltration du pouvoir et non pas à une divergence d’intérêts entre les différentes composantes de la CNCD...

Nous, on ne considère pas cela comme un d’échec. Il y a seulement une halte.

Mais il y a eu quand même une scission à l’intérieur de la CNCD...

La CNCD s’est effectivement scindée en deux, à partir du moment où une partie avait comme objectif de vouloir remettre en selle la question "qui tue qui ?". Et nous, nous n’étions pas d’accord. Pour nous il n’est pas question de mettre en selle cette théorie-là. Car, pour nous, l’islamisme est réel, même s’il y a eu des bavures de la part du pouvoir en place et pas uniquement sur le plan militaire, mais au niveau de toute la société. On le voit tous les jours quand on vit en Algérie, par l’exacerbation du prosélytisme, à travers le nombre de personnes qui s’habillent en kamis, qui mettent le voile, qui font intempestivement la prière, plus que ne le demande l’obligation religieuse, qui n’était pas le cas auparavant, et, donc, le danger islamiste est réel. En même temps,  il y a une autre société qui a envie de vivre, qui a envie d’avancer, qui a envie d’un État moderne, d’un État démocratique, et pourquoi pas laïque. Laïque ne veut pas dire athéisme, cela veut dire tout simplement la séparation du politique et du religieux. La laïcité peut sauver la religion, peut sauver ceux qui croient à la religion. La manière dont ils sont en train de se battre ces islamistes-là, ça porte préjudice à la religion elle-même. On le voit tous les jours, c’est la religion qui est en train de prendre des coups, on le voit en Occident on le voit en France, etc. Aujourd’hui, pour un oui ou pour un non c’est la religion qui est responsable, et c’est pour cela qu’il est grand temps de faire la séparation définitive entre le politique et le religieux, de ne pas permettre aux partis de se constituer au nom de l’Islam et surtout de permettre aux forces progressistes, qui sont relativement faibles, d’occuper le champ politique. Pourquoi elles sont faibles, parce qu’elles ne passent pas à la radio, parce qu’elles ne passent pas à la télévision, ils n’ont pas de journaux, il n’y a pas de débat public, donc, les gens ne peuvent que se former tous seuls, et l’on veut que la société avance, on veut qu’il y ait une révolution politique qui se produise toute seule, et comme ça, ça ne peut pas fonctionner. Quand il y a une marche pacifique, on l’empêche, on le voit en Europe, quand il y a une marche, on voit un grand-père avec un enfant de 4-5 ans qui marchent ensemble dans une manifestation. En Algérie, on ne voit qu’une génération, entre 25 et 40 ans, qui se bat, parce qu’elle sait qu’il faut se battre. Encore, qu’ils se battent dans des conditions où il y a des coups, la répression est toujours là, elle s’est même perfectionnée, elle est devenue très intelligente. On voit pendant les manifestations le policier qui te rigole au nez, parce qu’il sait qu’il y a des caméras présentes, et en dessous il te donne des coups de pied dans les tibias. C’est très vicieux comme perfectionnement, c’est une image extraordinaire, il fallait y penser, rigoler et en même temps donner des coups dans les tibias, et c’est pour cela que les gens ne s’engagent pas trop dans le combat, ils ont vu trop de morts dans leur vie.

On peut dire donc que la répression s’est adaptée à la situation...marquée par le développement exponentiel des technologies de l’image...

Absolument. La répression aussi s’adapte à l’évolution. Les gens ont peur, car il y a aussi le phénomène du kamikaze, qui n’existe que chez nous en Algérie, il n’existe pas en Tunisie, il n’existe même pas en Libye, il n’existe pas en Égypte, il n’existe pas au Yémen ; chez nous ce phénomène de la terreur existe malheureusement et les gens ont peur que dans une manifestation un kamikaze vienne et se fasse exploser au milieu de la foule.

Ce que vous décrivez là est une situation de psychose...

Effectivement, les gens ont peur de sortir manifester, parce qu’ils ont peur de se faire exploser dans la foule par un kamikaze. Les gens, même quand il leur arrive de sortir, ne sortent pas avec leurs enfants. Même les jeunes militantes, qui militent avec nous dans le parti, et que l’on a réussi à ramener avec nous ici à la fête de l’Humanité pour participer avec le parti dans cette manifestation, on peut le considérer comme un miracle, et c’est un exploit que l’on ait des jeunes comme ça de 20 ans, dans toutes les cellules du parti de toutes les villes algériennes où nous sommes implantés, qui militent avec nous, qui s’expriment, qui veulent faire avancer la société. Et c’est eux qui vont faire avancer les choses. On doit les initier à l’action politique, à l’exercice de la démocratie, on doit les accompagner, les aider, parce que de ces jeunes militants sortira la future classe politique.

Ce miracle, cet exploit dont vous parlez, on peut aussi le considérer comme une victoire sur la stratégie de dépolitisation des masses de la part du pouvoir, qui elle aussi s’est perfectionnée et qui est devenue très intelligente, et qui, elle aussi, s’adapte à chaque nouvelle situation, en ayant comme objectif la dissuasion de l’adhésion de la population au militantisme politique...

Cette stratégie est effectivement de plus en plus intelligente et vous avez entendu pendant le débat un intervenant qui faisait l’apologie du système du pouvoir en place, et qui considérait que le président Abdelaziz Bouteflika est un président tout à fait légitime. C’est impensable tout de même qu’il y ait des Algériens qui pensent que le système de pouvoir algérien et le président de la République sont légitimes. Et là, on comprend l’intelligence de leur stratégie d’envoyer des relais qui viennent dire des choses pareilles dans des conférences-débat comme celle-ci. 

Devant cette difficulté à pouvoir convaincre les gens d’adhérer aux partis et à militer, qui en principe devrait servir leurs intérêts, ne peut-on pas considérer qu’il y a au faite deux types d’obstacles : d’abord, la stratégie du pouvoir dans la dépolitisation des masses ; et ensuite ne peut-on pas considérer un autre type d’obstacle, qui est inhérent à la société elle-même, à savoir le stade pré-politique dans lequel se trouve la société en général, qui est lié à un imaginaire collectif religieux et néo-patriarcal, qui empêche les individus de comprendre l’importance du statut de la citoyenneté et de pouvoir se représenter le pluralisme politique, et de se projeter dans une société démocratique et moderne ?   

La principale difficulté que nous avons c’est, comme je l’ai dit, que l’on n’a pas un journal, on ne s’exprime pas à la radio, on ne s’exprime pas à la télévision donc, on ne nous entend pas. 

Vous considérez cela donc, comme un problème de visibilité…

Exactement, c’est un problème de visibilité, et pour être visible, quand on n’a pas ce genre de moyens pour s’exprimer, quand on ne peut pas s’exprimer dans les médias lourds, il faut avoir de l’argent pour circuler. l’Algérie est un grand pays, quand on va de ville en ville, ça pose le problème des moyens, et ça, ce n’est pas donné à tout le monde. Un parti comme le nôtre ne vit qu’avec ses propres petits moyens, et à cause de ça, c’est très difficile. Cette question des moyens n’a pas le même impacte d’un parti à l’autre. Parmi ceux qui ont beaucoup de moyens, paradoxalement ils ne sont pas crédibles, et, donc, ils ne servent à rien ; le FLN qui dit j’ai un million d’adhérents, moi je ne connais personne dans mon entourage, parmi les cadres de l’État, qui défend le FLN, et la même chose pour le RND.  Par contre, pour les islamistes, il y en a quelques-uns parmi eux qui défendent tant bien que mal leurs idées. C’est ce qui fait leur force et ils n’ont pas besoin de beaucoup de moyens, car ils ont toutes les mosquées pour eux, en plus, la population est plus facilement captée par leur rhétorique propagandiste. Et c’est pour cela que les islamistes représentent réellement un danger. C’est pour cela qu’il faut une rupture avec le système, avant qu’il ne soit trop tard, et s’il faut passer par une révolution, on passera par une révolution. Ou on la fait pacifiquement, ou ça sera le chaos.

En tant que responsable de parti, vous avez quand même une confrontation avec le pouvoir en place, vous avez certainement plusieurs fois voulu organiser des meetings, louer des salles pour des réunions, occuper un espace public,  comment ça fonctionne tout ça ? Quelles difficultés rencontrez-vous concrètement ?

Tout simplement on vous interdit tout. On ne vous l’interdit jamais tout de suite, on vous dit faite la demande, et on vous l’interdit le jour de l’événement, et en plus le fait le plus grave, c’est qu’ils sont capables de donner l’autorisation et la retirer en temps opportun. Lorsque l’on nous donne une fois par hasard une autorisation pour faire un meeting dans un quartier, on nous oblige à faire de l’affichage que dans ce quartier.

Il y a quand même d’autres pratiques qu’utilisent les partis politiques dans les pays démocratiques, telles que, le porte-à-porte, la distribution de tracts...

Cela, ça se fait, c’est la raison pour laquelle nous existons, on peut dire que ça irrite le pouvoir, mais on le fait quand même. Parfois c’est embêtant, ils arrêtent nos jeunes quand ils distribuent des tracts, ils vont passer deux heures ou trois heures au commissariat, mais ils sont obligés de les relâcher. 

Est-ce que vous avez besoin d’une autorisation pour distribuer des tracts, par exemple ?

On n’a pas besoin d’autorisation pour ça, on n’a même pas besoin d’une autorisation pour une réunion dans une salle, on a juste besoin d’une autorisation pour faire un meeting dans un espace public, dans la rue, mais quand c’est dans une salle fermée, on n’en a pas besoin. Quand c’est un parti politique reconnu, il a le droit de distribuer les tracts, c’est ça ce que l’on appelle un état de non-droit, ils font ce qu’ils veulent. Il y a des organisations qui ne sont même pas reconnues, mais puisqu’elles sont dans la même logique du pouvoir, elles font ce qu’elles veulent.

Parlons un peu d’une autre difficulté. Est-ce qu’il y a une disponibilité de la part de la population de venir participer à ce jeu politique, d’assister aux meetings, d’accepter les tracts qu’on leur propose... ?

Il y a une disponibilité de ce côté-là, seulement, il ne faut pas qu’on leur fasse peur, et qu’ont les empêchent de s’exprimer librement. Il y a une autre forme de dissuasion, lorsqu’un militant distribue des tracts, il rencontre des difficultés dans son travail ou à l’université. Je prends mon cas personnel, j'étais cadre supérieur de l’Etat, le jour où je me suis mis dans la direction du parti du MDS, en 1998, qui était un parti légal, avec Chérif Hachemi, du temps de Zéroual, qui était, disons-le, plus positif que le président actuel, et bien du jour au lendemain ils m’ont appelé et ils m’ont mis à la retraite. Il y a une loi spéciale pour ça, qui permet de mettre des cadres à la retraite après vingt ans de service public, dont dix ans de nomination par décret.

Et ça aussi c’est une autre méthode de dissuasion et de répression...

Tout à fait, alors qu’il y en a qui ont 85 ans voir, 90 ans et qui sont toujours dans la fonction publique. Il faut se mettre à l’évidence que nous avons un million de cadres qui ont quitté l’Algérie, et ce sont des chiffres officiels du CNES.

Qu’est-ce qui vous semble aujourd’hui la chose la plus importante à entreprendre ?

La chose la plus importante aujourd’hui à entreprendre est la réunion des démocrates autour d’une table. 

Donc, l’activité politique, l’exercice de la citoyenneté ?

On ne peut pas l’avoir avec ce pouvoir-là, il faudra qu’on l’arrache. Il faut qu’on les oblige. De toute façon, la loi ne l’interdit pas, il faut que les démocrates se décident à en finir avec ce système. Il faut qu’ils ne cautionnent plus ce système. Il faut qu’ils ne participent plus aux élections communales, législatives, présidentielles avec ce système. Une fois qu’ils se mettent définitivement en dehors de ce système, celui-ci sera obligé de réfléchir autrement. Mais tant qu’il donne la possibilité à une vingtaine de strapontins dans l’Assemblée ou au niveau d’une APC, on dirait que ça suffit à tout le monde, parce que avoir une vingtaine de députés, ça fait beaucoup d’argent. Les partis qui sont proches du pouvoir, on les finance sans problème, parce qu’ils jouent le jeu du pouvoir. La loi pour la subvention des partis est quelque peu ambiguë. Les subventions dépendent du nombre des représentants dans les institutions. La loi n’est pas très claire, parce qu’il y a un article, qui est aberrant, qui dit : pour les partis qui ne sont pas dans les autres institutions comme nous, ils peuvent bénéficier "éventuellement" d’une subvention, donc ce n’est pas obligatoire pour eux, c’est-à-dire que c’est à la tête du client. Par ailleurs, il y a une soixantaine de partis en Algérie dont beaucoup sont proches du pouvoir, qui bénéficient de beaucoup de subventions. Selon le critère suivant, si ton activité politique va dans le sens du pouvoir, tu es financé, et dans le cas contraire, tu n’auras pas un dinar. Notre parti n’a pas eu un dinar depuis sa participation aux élections communales de 1990, parce que depuis cette date-là on refuse de participer aux élections. Je souhaite que le RCD, le FFS, et tous les partis démocrates du pays ne participent plus à aucune élection avec ce système. Je souhaite que l’on fasse une conférence entre nous et que l’on crée une sorte de CNT, non pas dans la forme du CNT libyen, mais un CNT algérien, et que l’on essaie de dégager ensemble un programme d’action.

Et comment interprétez-vous alors l’annonce du FFS de vouloir participer aux prochaines élections ?

C’est une aberration. C’est encore une aberration celle-là, ça veut dire que le FFS n’a pas réglé encore son problème de stratégie et de relève, et il est en train de gagner du temps.

C’est paradoxal parce qu’ils renforcent par leur participation la légitimité du pouvoir ?

Effectivement, ils font le lit au pouvoir, si demain le FFS, ensuite le RCD, participent aux élections, ils renforcent encore plus la légitimité du pouvoir. Et dans ce cas, cela veut dire que le FFS a une autre vision, de toute évidence ils veulent gagner du temps. 

Gagner du temps par rapport à quoi ?

Disons, qu’ils ont des discussions secrètes entre eux et le pouvoir, par l’intermédiaire de Abdelhamid Mehri.

On peut considérer tous ces obstacles comme une dissuasion formelle, comme une forme de neutralisation formelle de l’activisme politique et de l’exercice de la démocratie. Mais généralement, dans les dictatures, et c’est classique,  lorsque le pouvoir se retrouve en difficulté, il passe à un niveau supérieur de la dissuasion en recourant à des méthodes très violentes, qui se traduisent par une violence physique caractérisée. Il passe même, s’il le faut, à l’élimination physique, il ne faut pas se faire d’illusions. Il y a des situations où il y a une répression telle, que nous-mêmes, nous avons des copains qui ont disparu. Il y a aussi l’autre forme d’élimination, qui est la méthode classique, qui consiste à acheter des militants. Et ça, c’est aussi dangereux. Le retournement est aussi dangereux que l’élimination physique. Pour moi c’est une élimination.

J’aimerais bien revenir à deux questions que je considère assez importantes : d’abord, la difficulté pour votre parti à gagner l’adhésion de militants… 

Comme je vous l’ai dit, pour faire adhérer les gens, il faut aller vers eux. Et pour aller vers eux, il faut avoir des moyens. Et c’est très difficile. C’est ce que nous faisons, on va vers les étudiants,vers les jeunes, dans toutes les villes d’Algérie.

Je doute que la question des moyens ne soit le principal obstacle à cela. Il me semble, pour qu’il y ait un réel contre-pouvoir, une réelle force d’opposition, ça doit passer naturellement par un processus de confiance et d’identification de la part du soutien populaire. Vous l’avez dit vous-mêmes, ces partis ne sont pas crédibles, et pour qu’il y ait une réelle crédibilité, il faut qu’il y ait un réel congrès autour d’une coalition du type CNCD. Quel est votre projet à ce propos ? Vous en êtes ou dans votre réflexion ?

Il faut continuer dans cette voie. Au sein de la CNCD, il y a actuellement un petit break, il y a un petit arrêt de réflexion. On est entré en contact avec d’autres associations et d’autres personnalités pour rejoindre la CNCD, et elle va reprendre logiquement ses travaux au cours de la fin septembre, pratiquement avec la rentrée sociale. Et nous allons reprendre les travaux, et nous allons faire de manière à ce qu’elle soit la plus large possible. Mais à condition, que l’on veuille en finir avec le système et non pas vouloir faire changer le système de l’intérieur, faire de l’entrisme. Ceux qui veulent faire de l’entrisme, ils n’ont qu’à aller le faire tous seuls.

Mais vous allez toujours faire l’objet de méthodes d’infiltration, de retournement, de rachat, de la part du système...

Ce n’est pas grave. L’essentiel, c’est que l’on sache ce que l’on veut. A partir du moment où on sait ce que l’on veut, celui qui va nous infiltrer, il va être obligé d’être d’accord avec ce que l’on veut, mais simplement, si on arrête pas ce qu’on veut, à ce moment-là, l’infiltration est plus facile. Et c’est pour cela qu’il faut  continuer, mais à la condition que ceux, qui acceptent de réintégrer la CNCD acceptent le principe d’en finir définitivement avec ce système de pouvoir, avec les élections, etc. Le jour où ils accepteront cela, tout sera facile.

L’autre question, qui consiste à comment faire adhérer l’opinion populaire à votre projet, et de vous rendre crédible auprès de cette opinion, d’un point de vue, disons psycho anthropologique, comment vous allez faire pour dépasser le préjugé populaire qui est cristallisé autour de cette expression : "Hezb França", appliqué systématiquement à tous ceux qui portent le projet d’une Algérie laïque et moderne, qui est la résultante d’un imaginaire collectif, une représentation de soi, qui est liée à un problème d’identité, qui a été entretenu par la propagande du pouvoir à travers l’éducation, l’école et l’islamisation excessive de la société, depuis l’indépendance ?

On doit aussi faire avec ça. Cela, fait bien partie des dégâts que ce pouvoir a causés dans la société. C’est tout à fait une résultante de la propagande du pouvoir.

Vous ne pensez donc pas que c’est ici que se situe la difficulté principale à laquelle sont confrontées les forces progressistes pour gagner en crédibilité vis-à-vis de l’opinion populaire ?

Effectivement, il y a là une difficulté objective, je dirais plutôt subjective, cette difficulté ne vient pas de nous. D’ailleurs, ceux qui disent les quatre vérités aux Occidentaux, c’est nous. Nous l’avons dit dans notre dernière déclaration, nous l’avons dit aujourd’hui dans la conférence-débat, que l’on a organisé à la fête de l’Humanité, disons, que ce sont les Occidentaux qui sont en train de favoriser les régimes dictatoriaux, ils ne favorisent pas les démocrates. Si les Occidentaux voulaient pour nous une réelle démocratie au même titre que leurs pays, ils travailleraient avec les démocrates. Leurs télévisions ne donnent pas la parole aux démocrates, ce problème des médias est aussi valable chez nous, dans nos pays, on subit la même censure chez nous aussi. Il faut que le peuple puisse assister à des débats contradictoires dans les médias, ou dans l’espace public en général, pour qu’il puisse s’émanciper de l’aliénation que vous évoquez. Le problème, c’est un problème d’éducation politique. Le problème, c’est un problème d’école. Il faudra, qu’à l’école, on cesse d’apprendre à nos enfants, comment laver un mort, il faut plutôt qu’on leur apprenne comment avoir un comportement civique dans la société. Le jour où cette école sera prise en main par de véritables enseignants, à ce moment-là, le citoyen évoluera. Si ça continue comme ça, si ce système ne disparaît pas, on va vers la catastrophe, jusqu’à la division de l’Algérie, et si on arrive jusqu’à la division de l’Algérie, les 100 000 morts ça sera rien du tout devant les 2-3 millions de morts qui vont venir.

Est-ce que vous croyez, qu’il y a dans le champ politique algérien, parmi les islamistes, toutes tendances confondues, qui sont prêts à accepter que la société soit régie par le principe de laïcité ?

Oui, il y en a, mais il faudra qu’ils soient poussés. Ce ne sont pas des partis, ce sont des personnalités, qui appartiennent surtout au camp nationalo-conservateur. Je peux citer par exemple le nom de Benbitour, et des gens, qui sont proches de sa sensibilité politique, mais rien ne nous assure, sur le fait que s’il y a un changement de rapport de forces, ils reviendront à leur idée initiale.         

Entretien réalisé par Youcef Benzatat

 

 
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